Conférence du Professeur Roland Gillet, professeur à Solvay (ULB) et à la Sorbonne le 19/02/2019

Professeur Roland Gillet le 19 février 2019.

 Le 19 février 2019, à l’invitation de « Belgium For Success », le Professeur Roland Gillet, Docteur en sciences économiques (UCL), Professeur de finance à la Sorbonne (Paris 1) ainsi qu'à l'ULB (Solvay), conseiller auprès de diverses autorités publiques et privées au niveau international, et plus récemment auprès du Premier Ministre Charles Michel, traitait du thème «Incertitudes et opportunités pour l'économie mondiale : la situation de la Belgique» devant une audience très intéressée au B19 à Uccle.

Dans une présentation très dynamique, il a exposé les principaux aléas qui aujourd'hui menacent les économies mondiales, et il a répondu aux questions de l'assemblée, notamment sur l'Europe.

Il a d'abord rappelé toute la difficulté des exercices de prévision en situation d'incertitude, ce qui vaut autant pour les économistes que, par ex. pour la météo, en déplorant que les journalistes oublient systématiquement dans leurs présentations la moitié du résultat : on ne parle que de la prévision moyenne, et jamais de l'écart-type ou  dispersion, qui est souvent telle que finalement l'exercice n'a pas beaucoup de sens !

Il souligne que, de façon générale seule la réalité est importante en économie, et que la finance n'a de valeur que dans la mesure où elle reflète celle-ci : "il n'y a pas de repas gratuit". Les placements à long terme ne protègent pas spécialement contre les incertitudes et la volatilité, ils laissent simplement plus de temps pour décider quand sortir à bon escient.

Dans tout investissement, il y a un risque, et il ne sera réellement rentable que s'il fournit un rendement au moins égal à la prime de risque en plus du rendement considéré comme le plus sûr (aujourd'hui les obligations de l'Etat Allemand). Ce n'est pas un taux d'endettement favorable qui rendra un investissement rentable s'il ne l'est pas par lui-même. La politique d'argent bon marché a pour conséquence négative la possibilité de réaliser des investissements douteux qui sont apparemment rentables, et donc de fausser l'allocation optimale des ressources économiques.

En macroéconomie, tous les pays sont actuellement sous perfusion des banques centrales, qui sont très réticentes à l'arrêter. Nous avons actuellement un degré d'endettement global, dette publique + dette privée, qui est plus important qu'en 2008. Nous vivons en étant endettés, çàd sur le dos des générations futures. Le plus grand danger provient de l'immobilier résidentiel, le pire des cancers. En voulant favoriser l'accès à la propriété des jeunes, on recrée un peu partout les conditions d'une crise des "subprime" comme on a connu en 2008. Alors que le seul critère rationnel de prêt est la capacité de remboursement, prêter à des taux très bas à des gens qui n'ont pas cette capacité ne fera qu'aggraver le danger.

Il faut toujours regarder les bons indicateurs de la richesse réelle. Par ex, il ne faut pas croire que tout va bien simplement parce que le PIB augmente : celui-ci augmentera mécaniquement si la population augmente, il augmentera aussi avec l'inflation. Le bon indicateur est le PIB par tête, seule la croissance de ce dernier indique une vraie croissance de la richesse. Un autre indicateur, dette sur PIB (çàd un stock sur un flux), n'a guère de sens. Ce qui compte en matière d'endettement, c'est le degré de confiance des prêteurs. Ainsi ce ratio frôle le 200% pour le Japon, mais tout le monde a confiance dans la capacité de remboursement du Japon.

D'une façon générale, l'Etat pousse à l'endettement, pour les ménages via le secteur immobilier, pour les entreprises via les déductions fiscales des charges d'intérêt. La vraie valeur d'une entreprise, ce sont ses fonds propres. On voit que, par ex, alors que 2 entreprises ayant même production et même bénéfice devraient avoir la même valeur, celle des 2 qui sera la plus endettée verra sa valeur surévaluée artificiellement grâce à la déduction fiscale des intérêts. L'Etat fait donc l'inverse de ce qu'il faudrait faire, çàd favoriser les fonds propres.

Souvent amené à conseiller des étudiants qui viennent le trouver avec des projets de création d'une entreprise ("start-up") à comparer avec une carrière plus sûre dans un cabinet de management, le professeur leur fait toujours bien évaluer les risques, sachant qu'une start-up sur 3 disparait dans les 3 à 5 ans. Il faut notamment tenir compte de l'environnement des affaires en Europe où il est difficile de se relancer après un échec. C'est une grande différence avec les Etats-Unis où cet environnement est beaucoup plus favorable. C'est ainsi que l'Europe perd 2 fois : 1 fois en formant des étudiants brillants et entreprenants, et une 2e.fois quand ceux-ci vont exercer à l'étranger, non pas pour des raisons fiscales, mais pour des raisons de conditions moins contraignantes et plus favorables à l'entrepreneuriat.

Après avoir côtoyé les principaux décideurs européens, on doit bien constater qu'il n'y a pas beaucoup de solidarité en Europe, par ex. vis-à-vis de la Grèce : alors qu'il eut fallu, tout en exigeant les réformes nécessaires, l'aider avec des fonds frais, on a consenti à la Grèce des prêts à un taux tel qu'il était évident que ces prêts ne feraient qu'augmenter la dette. Les réformes finissent par se faire mais au prix fort pour le peuple grec.

Il faut constater que les Etats-Unis créent beaucoup plus de valeur que partout ailleurs, Trump a réussi à rapatrier cette valeur. Avec les GAFA, l'Europe joue "petit jeu" : on veut capter un peu de ce qu'ils gagnent, et ce n'est pas comme ça qu'il faut raisonner, il faut vouloir créer nos propres GAFA ... Au lieu de se polariser sur le partage du gâteau, on doit se concentrer sur l'objectif de faire grossir le gâteau !

L'Europe aujourd'hui est collectivement moins endettée que les Etats-Unis et la Chine. Mais le grand plan d'investissement de JC.Juncker n'est pas à la hauteur de ce qu'il faudrait pour nourrir une véritable ambition européenne. Il n'y a pas de vraie solidarité entre européens : au lieu d'une devise "Un pour tous, tous pour un", c'est "chacun pour soi" . Le coût de la régulation européenne tue la volonté de se développer.

Finalement, l'Europe politique ne pourrait vraiment commencer à se faire qu'avec l'élection d'un président européen au suffrage universel ...

 

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