Conférence de Monsieur André Sapir, Professeur à Solvay (ULB), Conseiller à la Commission Européenne, le 04/12/2019

Professeur André Sapir le 4 décembre 2019.

Le 4 décembre 2019, à l’invitation de « Belgium For Success », Monsieur André Sapir, Docteur en Economie, Professeur à l'ULB (Solvay Brussels School of Economics and Management), Chercheur à l’Institut Bruegel. Membre du Conseil d’administration de la Fondation Roi Baudouin, Co-Président du Comité scientifique consultatif et du Conseil général du European Systemic Risk Board (ESRB), a donné une conférence passionnante sur un sujet bien d’actualité « L’ Europe entre la Chine et les E-U» -  Conséquences du conflit commercial pour la Belgique." devant une audience captivée au B19 à Uccle.

Dans son introduction, il rappelle que l’Europe reste un projet collectif enthousiasmant, en dépit des difficultés internes et externes, face aux problèmes et grands changement sur la scène mondiale.

Son exposé très structuré comportait 3 parties.

Dans la première, il a brossé les 2 volets de la situation actuelle de conflit commercial provoquée par les Etats-Unis.

  • Tout d’abord, le monde s’est étonné de voir un homme politique faire ce qu’il avait promis de faire dans sa campagne : le président Trump n’avait jamais caché sa volonté de rééquilibrer la balance commerciale américaine, surtout avec la Chine. Mais les mesures unilatérales qu’il a prises ne concernent pas que cette dernière : taxation de l’acier et de l’aluminium, remise en cause d’une série d’accords régionaux, remise en cause du multilatéralisme (OMC).
  • Dès son entrée à la Maison Blanche, il a fait faire une enquête approfondie sur les manquements de la Chine depuis son entrée à l’OMC en 2001 : notamment pillage de la propriété intellectuelle et des technologies occidentales, surtout américaines. En mars 2018, il signe un mémorandum ordonnant d’attaquer la Chine à l’OMC et d’imposer des droits de douane sur des produits chinois importés aux Etats-Unis.

Ces mesures qui visent essentiellement la Chine, laquelle a riposté, ont pris des proportions telles qu’elles ont entrainé une escalade du conflit vers une véritable guerre commerciale bilatérale.

Un premier graphique montre en fonction du temps la courbe qui illustre l’escalade des droits imposés par les Etats-Unis sur les produits chinois et la courbe tout à fait parallèle des droits imposés par la Chine sur les produits américains.

Bien entendu, ces mesures ont aussi des répercussions sur le reste de  l’économie mondiale, non pas une récession, mais un ralentissement.


Dans la 2e partie, le professeur Sapir a analysé les raisons profondes de cette guerre commerciale. Celles-ci sont structurelles et antérieures à Trump, même si ce dernier les exprime sans fard, pour ne pas dire brutalement.

Elles trouvent leur origine dans la diminution relative de l’économie américaine, exprimée par sa part dans le PIB mondial, et dans l’augmentation relative concomitante de l’économie chinoise.

Un 2e graphique  illustre bien ce phénomène : il montre en fonction du temps les courbes de  l’évolution de la part relative des Etats-Unis et de la Chine dans le PIB mondial. En 1985, le PIB américain pèse 35% du PIB mondial, le PIB chinois à peine 3%, l’écart est de 32 points de PIB, en 2001 la Chine vient à peine de décoller et l’écart est encore de 27 points de PIB, en 2024 les prévisions du FMI montrent un écart ramené à 4 points de PIB.

Le professeur rappelle que ce n’est pas la première fois que les Etat-Unis ont été confrontés à une telle situation, c’est déjà arrivé avec le Japon .

Un 3e graphique montre en fonction du temps les courbes de  l’évolution de la part relative des Etats-Unis et du japon dans le PIB mondial. En 1985, l’écart des Etats-Unis avec le Japon était de 24  points de PIB et puis, au point où les 2 courbes se rapprochaient le plus, il était passé à 7 points de PIB, ce qui avait déjà entrainé une situation conflictuelle.  Néanmoins, par la suite, l’écart était remonté et est aujourd’hui de 17 points de PIB.

Cependant, les 2 situations présentent de grandes différences :

  • avec le Japon, il s’agissait pour les américains d’un souci purement économique, et pas du tout d’un souci géopolitique, le Japon étant un allié et étant très dépendant des Etats-Unis. En taille absolue, c’est aussi un pays beaucoup plus petit que la Chine. Aujourd’hui, le Japon n’est plus un souci pour les Etats-Unis, même économique ;
  • avec la Chine, de taille beaucoup plus grande, le souci pour les Etats-Unis est non seulement économique, mais aussi, et peut-être surtout, géopolitique. Les dirigeants chinois ont étudié l’histoire de ce qui s’est passé avec le Japon, ils la connaissent très bien et sont très conscients de la possibilité de « clash » qui s’annonce, ce qui pourrait faire dégénérer une guerre commerciale en une guerre froide.

Dans la 3e partie, le professeur Sapir a exploré plus en détail les conséquences de cette guerre commerciale pouvant éventuellement devenir une guerre froide, conséquences notamment pour l’Europe et la Belgique.

Il a d’abord souligné la différence du contexte géopolitique qui a prévalu « hier » (~1985) par rapport à celui qui prévaut « aujourd’hui » (2019).

« Hier » , il y avait la guerre froide Etats-Unis / URSS. L’Europe était alliée aux Etats-Unis. La Chine vivait en autarcie. Cette guerre froide était essentiellement un conflit politique et idéologique, il n’y avait pas de réel conflit économique : le monde était divisé en 2 blocs avec pas ou peu d’échanges entre eux.

L’Europe était encore divisée, c’était l’époque où on parlait du « défi américain » (voir le livre éponyme de JJ.Servan-Schreiber). La réponse de l’Europe a été purement économique : le « Marché Commun », censé répondre à ce que certains appelaient « l’eurosclérose ».

Aujourd’hui, entre les Etats-Unis et la Chine il y a un double conflit, politico-idéologique, mais aussi économique : les échanges entre les Etats-Unis et la Chine sont très importants, la Chine est intégrée à l’économie mondiale et à l’économie américaine.

Le monde n’est plus divisé en 2 blocs : sur le plan économique, l’UE est aussi un « géant » qui peut s’asseoir à la même table que les 2 autres. Un 4e graphique, qui n’est autre que le graphique 2 auquel on a ajouté la courbe d’évolution de la part relative de l’UE dans le PIB mondial le montre très bien. Chacun des 3 « blocs », Etats-Unis, UE, Chine, représente entre 15% et 20% du commerce mondial.  (Il faut néanmoins noter qu’en cas de Brexit, il faudra enlever 15 % à l’UE, ce qui la placerait déjà sous la Chine en 2024)

Les échanges de l’Union Européenne avec les Etats-Unis et la Chine sont très importants (surtout avec les Etats-Unis). L’Europe est plus unifiée et se cherche sur le plan politique, en dépassant  l’aspect purement économique. Il y a donc pour l’UE un double défi, le « défi américain », mais aussi le « défi chinois ».

Certaines entreprises européennes et belges peuvent bénéficier de la guerre commerciale Etats-Unis / Chine, mais c’est une vision de court terme. Il y a 2 raisons de s’inquiéter : (1) l’effet sur l’activité économique pourrait entrainer un fort ralentissement …mais (2) l’effet le plus important est systémique, c’est l’affaiblissement du multilatéralisme et de l’OMC.

L’intérêt de l’Europe est dans le multilatéralisme, alors que la tactique choisie par Trump est d’en revenir au bilatéralisme, çàd une politique basée sur des relations de puissance qui bénéficie au plus fort.

Les 3 blocs ont  chacun une attitude différente envers l’OMC :

  • les Etats-Unis semblent vouloir l’affaiblir ;
  • la Chine veut la garder dans son état actuel ;
  • l’Europe veut la réformer, en particulier pour obliger la Chine à respecter ses engagements.

En attendant, l’UE continue à construire un réseau d’accords bilatéraux avec des partenaires-clé : Canada, Corée du sud, Japon, Mexique, Singapour, Australie …Questions non résolues : quid avec la Chine et les Etats-Unis (rencontre Trump / Juncker en 2018 : relancer un accord ?).

Pour l’Europe, la question de fond est celle de la souveraineté économique et politique : sauvegarder l’autonomie de choix.

En conclusion, si nous laissons de côté la question de la défense (laquelle a bien sûr aussi des volets économique et politique), il y a 3 dossiers particulièrement importants :

  • l’Euro: une crise de la zone Euro est aussi une crise pour l’UE. La première crise avec la Grèce a eu lieu dans un climat favorable, et les Etats-Unis y ont joué un rôle important et positif. Une nouvelle crise serait beaucoup plus délicate, il reste des faiblesses, il est vital de trouver des solutions ;
  • le climat: Etats-Unis, Europe et Chine ont à peu près la même taille en termes d’empreinte écologique. On ne peut pas résoudre le problème climatique mondial rien qu’avec l’Europe ;
  • les technologies de pointe, telles que représentées par les GAFAM américains et BATX chinois : l’Europe accuse un retard immense dans le digital, elle doit impérativement faire de grands progrès.

Quelques questions de l’auditoire

Question 1 : on ne peut pas reprocher à Trump de se tromper d’objectif. L’UE pourrait-elle profiter des concessions chinoises obtenues par les américains ?

Réponse : en fait non, et nous devons nous inquiéter doublement. Du point de vue Européen, la méthode choisie par les Etats-Unis pour résoudre les problèmes de pillage de la propriété intellectuelle et des technologies occidentales n’est pas bonne.

Soit la Chine cède et doit faire des concessions aux américains, cela pourrait être au détriment de l’UE (par ex, elle achète des Boeings au lieu d’Airbus).

Soit, ce qui est plus probable, la Chine ne cède pas, le conflit continue et évolue vers une guerre froide, ce qui met l’Europe dans une situation politiquement difficile.

Dans les 2 cas, la tactique américaine de la confrontation met l’UE en difficulté. Tant qu’on restera dans une diplomatie bilatérale, nous serons des victimes.

Question 2 : Il y a aussi une guerre technologique, par ex les attaques américaines sur Huawei.

Réponse : L’Europe doit se positionner, pour cela il faut comprendre les 2 côtés. Par ex, il semble que pour le président Trump, la confrontation a une valeur en soi. Mais ce n’est pas une confrontation aléatoire. Ceux qui croient qu’il n’est pas rationnel se trompent complètement, il faut simplement arriver à comprendre sa rationalité propre.

Du côté chinois, ceux-ci ne font pas mystère de leur ambition de dominer le monde à l’horizon 2050, tout est écrit.

Question 3 : comment s’affranchir de l’extra-territorialité des Etats-Unis ? L’Euro ne peut-il concurrencer le dollar ?

Réponse : il n’y a pas de solution à ce problème du moment qu’on continue à utiliser le dollar dans les échanges.

En fait, il y aurait bien une mesure, et c’est la seule, qui pourrait changer les règles du jeu : ce serait de pouvoir émettre des obligations de la zone Euro. Cela créerait des marchés financiers intégrés en euro en Europe, dont la clé de voute serait une dette souveraine de la zone Euro. Mais il y a un problème : il n’y a pas de souverain  !

Les européens ont bien créé le MES (Mécanisme Européen de Stabilité), mais il n’y a pas les conditions politiques pour aller plus loin.

 

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